Ces gens qu’on ne veut pas voir : compte rendu d’une visite à l’Accueil Bonneau

Compte rendu d’une visite à l’Accueil Bonneau, organisme venant en aide aux itinérants

 
J’attendais l’arrivée de trois confrères des Teamsters sur la rue de la Commune, dans le Vieux-Montréal, et j’observais le va-et-vient autour de moi. Je voyais des automobilistes en colère immobilisés dans un petit bouchon de circulation, des marchands vaquant paisiblement à leurs occupations et un train de marchandises passer lentement de l’autre côté de la rue, le long du Vieux-Port. Le ciel était gris et les nuages étaient bas. Même si c’était mai, on se serait cru en plein automne.

Bizarrement, j’avais l’impression d’être dans une bulle où le temps s’écoulait plus lentement.

Un passant aurait facilement pu manquer la petite affiche apposée sur le bâtiment devant lequel je me trouvais. Cet immeuble appartenait à l’Accueil Bonneau, cet organisme emblématique qui vient en aide aux itinérants – surtout des hommes – depuis bientôt 140 ans. J’ai jeté un regard à la ronde : nulle trace d’itinérants; pas de file d’attente de gens qui attendaient leur petit-déjeuner. Bref, rien ne laissait présager que le bâtiment de pierres grises accueille chaque jour plus de 600 personnes en situation ou à risque d’itinérance qui viennent y prendre leur premier et – dans certains cas – seul repas de la journée.

Cette année, dans le cadre de la Semaine de l’itinérance, des représentants du syndicat des Teamsters ont décidé de venir en aide financièrement à l’Accueil Bonneau. C’est le directeur général de la Fondation Accueil Bonneau, François Rondeau, qui nous a accueillis et nous a invités à le suivre pour une visite du bâtiment.

La gratitude

Nous sommes entrés dans une grande salle où toutes les places étaient occupées. Des hommes étaient assis devant leur repas, immobiles, en attendant que la sœur termine sa prière du matin. Bien que l’Accueil Bonneau est aujourd’hui un établissement laïque, on a conservé cette tradition avant le repas du matin.

Aujourd’hui, ce sera du ragoût de boulettes accompagné d’un féculent et de légumes. Pour le dessert, une belle grosse brioche est offerte. Une fois la prière terminée les hommes plongent dans leur assiette en même temps et mangent avec appétit.

Nous continuons notre tournée tout en bavardant avec quelques bénévoles et des « clients ». Je remarque dans leurs yeux quelque chose de particulier et d’indéfinissable. Ils ont du vécu et, dans certains cas, ont surmonté mille épreuves. Mais ils ont tous une chose en commun : de la gratitude. Ils se sentent chanceux d’être aidés pour les uns, et d’aider pour les autres.

Un d’entre eux nous glisse que grâce à l’Acceuil, il est moins « nerveux ». Il remercie M. Rondeau pour le bon repas et pour le travail des employés et des bénévoles.

Une multitude de services

Outre le petit-déjeuner – ou une collation plus tard dans la journée –, les itinérants ont accès à une multitude de services : aide à la gestion budgétaire, ateliers d’arts, ordinateurs, services de podiatrie et de chiropractie, toilettes, douches, vestiaire, etc. En gros, l’Accueil Bonneau offre presque tous les services dont ces hommes ont besoin.

Certains viendront dégoter un habit pour assister au mariage d’un fils ou d’une fille. D’autres viendront prendre une douche et se raser. Les besoins sont immenses, mais les ressources de l’Acceuil Bonneau sont étendues.

Le directeur Rondeau nous explique la mission et les origines de l’organisation et nous raconte quelques anecdotes touchantes, notamment celle de deux bénévoles ayant retrouvé leur père parmi les itinérants alors qu’ils le croyaient disparu à tout jamais.

M. Rondeau nous informe aussi que de plus en plus de travailleurs à faible salaire viennent déjeuner ou chercher des vêtements à l’Accueil. Je ne peux alors m’empêcher de me féliciter de la pertinence de la campagne revendiquant un salaire minimum de 15 $ l’heure que les syndicats affiliés à la FTQ, dont les Teamsters, mènent depuis des mois.

« On constate depuis quelques années que la clientèle de travailleurs augmente, se désole-t-il. Les gens travaillent, mais ont du mal à joindre les deux bouts. On n’a plus affaire seulement à des itinérants. »

Imaginez: l’Accueil Bonneau, qu’on croit aider que les laissés pour compte, prête main-forte à des travailleurs!

Une réalité troublante

Lorsqu’on lui demande quelles sont les difficultés auxquelles font face les itinérants, M. Rondeau mentionne, bien entendu, les conditions climatiques, mais il ajoute un commentaire troublant :

« Les itinérants ne se formalisent pas qu’on ne leur donne pas d’argent quand on les croise dans la rue, explique-t-il. Ce sont les regards qui se détournent qui les blessent. C’est comme s’ils n’existaient pas. »

C’est comme si on ne voulait pas les voir, pourrait-on ajouter.

Le désengagement de l’État dans l’aide aux plus démunis et la désinstitutionnalisation a mis à la rue des milliers d’hommes et de femmes au cours des dernières décennies. Quand on ajoute à cela l’indifférence d’une partie de la population, cela rend le quotidien de ces personnes difficile.

Problèmes de toxicomanie, d’alcoolisme et de santé mentale, revers de fortune, perte d’emploi ou rejet de la famille sont autant de difficultés auxquelles font face les itinérants qui visitent le bâtiment de la rue de la Commune. Certains touchent le fond du baril. Plusieurs s’en sortent grâce à l’aide des centaines de bénévoles et d’employés de l’Accueil Bonneau.

C’est la raison pour laquelle Gerry Boutin, de la Section locale 931, Éric Laramée et Michel Héroux, de la Section locale 1999, ainsi que votre humble serviteur ont remis au directeur de la Fondation Accueil Bonneau des chèques totalisant 1500 $ au nom de ces deux sections locales ainsi que de la Section locale 106.

Puisque le syndicat des Teamsters protège les travailleurs contre les décisions arbitraires et l’avidité des employeurs, milite pour une hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure et mène une campagne pour faire de la santé mentale une priorité dans les lieux de travail, il était naturel qu’il vienne en aide à des malchanceux de la vie.

Au sortir de la visite, j’ai pris le temps de méditer sur un commentaire de François Rondeau: « On est à deux pas d’être dans la rue ».

La malchance n’épargne personne dans la vie. Certains, plus résilients que d’autres, s’en sortiront. Pour les autres, l’Acceuil Bonneau, et une poignée d’autres organismes du même genre, veille au grain.

Désormais, je ne verrai plus les itinérants du même œil. Ces hommes me ressemblent bien plus que j’aurais voulu me l’imaginer avant de les croiser, de leur parler. Les épreuves qu’ils vivent, je pourrais y faire face un jour. Il suffit d’une simple malchance, d’un coup du sort…

Ça pourrait m’arriver à moi. Ça pourrait aussi vous arriver.

Un billet de Stéphane Lacroix
Directeur du service des Relations publiques de Teamsters Canada

L’Accueil Bonneau a pour objectif d’accueillir la personne en situation ou à risque d’itinérance en l’accompagnant au quotidien dans la réponse à ses besoins essentiels et la recherche d’une meilleure qualité de vie et d’un mieux-être, vers la réinsertion sociale et la stabilité résidentielle. Les besoins de l’Acceuil sont nombreux. Si vous désirez contribuer financièrement, vous impliquer comme bénévole ou donner des denrées périssables (ou non périssables) et des vêtements, n’hésitez pas à communiquer avec l’établissement : https://www.accueilbonneau.com/don/